Combat de Roland et de Ferragut

Le texte qui suit est la version la plus populaire de la chanson de Roland. Ecrite environ 50 ans après la première, elle fut rédigée en latin et fait partie du Codex Calixtinus avec une volonté avouée* de s’adresser à tous. Il s’agit donc d’une « belle » histoire faite pour l’édification des plus nombreux et créant également le mythe de Saint Jacques, puisque ce Codexest surtout écrit à la gloire de l’apôtre du Christ.

Aimery Picaud semble en être le principal artisan. Ce moine poitevin a beaucoup voyagé et il est l’auteur du premier guide du routard à l’usage des pèlerins désireux de se rendre à Saint Jacques de Compostelle, inclus dans le Codex. La ville de Nájera, citée dans le texte ci-dessous fait partie de l’itinéraire donné dans le guide

« On annonça à Charlemagne que, à Nájera, il y avait un géant de la lignée de Goliath, appelé Ferragut, qui était venu de Syrie, envoyé avec vingt mille turcs par l’émir de Babylone pour le combattre. Il ne craignait ni les lances ni les flèches et possédait la force de quarante forcenés. Charlemagne accourut à Nájera sur-le-champ.

À peine Ferragut sut qu’il arrivait qu’il sortit de la ville et les provoqua en combat singulier, c’est à dire un chevalier contre un autre.

Alors Charlemagne lui envoya en premier lieu le Comte Ogier. Le géant, quand il le vit seul sur le champ de bataille, s’approcha tranquillement et le saisit avec toutes ses armes et sous les yeux de tous l’emmena sans effort à la ville comme s’il s’agissait d’une brebis. Il mesurait presque douze coudées de haut, son visage avait presque une coudée de long et son nez une paume, ses bras et ses jambes quatre coudées et les doigts trois paumes.

Ensuite Charlemagne envoya le combattre Renaud de Montalban et immédiatement avec un seul bras il l’emmena à la prison de la ville. Après, on envoya le roi de Rome Constantin et le Comte Hoel et il les mit tous les deux dans la prison, un sous chaque bras. Finalement on envoya vingt combattants, deux par deux et il les emprisonna de la même façon. En voyant cela et devant l’hésitation générale, Charlemagne n’osa plus envoyer personne lutter contre lui.

Cependant, Roland, à peine obtint-il la permission du roi, s’approcha du géant, disposé à le combattre. Mais alors le géant le saisit de sa seule main droite et le mit devant lui sur son cheval. Mais Roland, en chemin, reprit ses esprits et, mettant sa confiance dans le Seigneur, l’attrapa par la barbe et le repoussa sur le cheval et les deux tombèrent ensemble sur le sol. Ils se relevèrent et montèrent sur leurs chevaux. Alors, Roland, avec son épée dégainée, pensant tuer le géant, coupa en deux d’un seul coup son cheval. Et comme Ferragut se retrouva sans monture et lançait de grandes menaces tandis qu’il brandissait son épée dégainée, Roland avec la sienne, frappa le géant sur le bras avec lequel il la tenait mais ne le blessa pas et lui arracha l’épée de la main. Alors, Ferragut, sans épée, croyant frapper Roland avec le poing, frappa sur le front de son cheval et l’animal mourut sur le coup. Finalement, à pied et sans épée, ils luttèrent avec les poings et avec des pierres jusqu’à trois heures de l’après midi.

À la nuit tombante, Ferragut obtint une trêve jusqu’au jour suivant. Alors ils décidèrent que le lendemain ils viendraient tous les deux au combat sans chevaux ni lances et une fois accordés, chacun retourna vers son camp.

À l’aube du jour suivant, ils arrivèrent à pied chacun de leur côté au champ de bataille comme ils l’avaient décidé. Ferragut avait amené avec lui son épée mais elle ne lui servit à rien car Roland avait apporté un long bâton noueux avec lequel il le frappa toute la journée mais sans le blesser. Jusqu’à midi et sans que parfois il se défende, il le frappa aussi avec de grandes pierres rondes qu’il y a en abondance dans cet endroit et ne put le blesser en aucune façon.

Alors, ayant obtenu une trêve de Roland, vaincu par le sommeil, Ferragut commença à dormir. Roland, en parfait chevalier qu’il était, glissa une pierre sous sa tête pour qu’il puisse dormir plus à son aise. Aucun chrétien, pas même Roland, ne se serait risqué à le tuer parce qu’il était établi entre eux que si un chrétien concédait une trêve à un sarrasin ou un sarrasin à un chrétien, personne ne lui ferait de mal. Et si quelqu’un rompait traîtreusement la trêve, il serait tué immédiatement. Ferragut donc, quand il eut dormi assez, se réveilla et Roland s’assità son côté et il commença à lui demander comment se faisait-il qu’il soit si grand et si fort qu’il ne craignait ni les épées, ni les pierres, ni les bâtons.

- Parce que seulement au nombril je peux être blessé, répondit le géant. Il parlait en espagnol, langue que Roland comprenait assez bien.

Alors le géant commença à regarder Roland et lui demanda :

- Et toi, comment t’appelles-tu ?

- Roland, répondit celui-ci

- De quelle lignée es-tu, qui me combats avec tant de fougue ?

Et Roland dit :

- Je suis de la lignée des Francs

Et Ferragut insista :

- De quelle religion sont les Francs ?

- Chrétiens nous sommes, par la grâce de Dieu et nous sommes aux ordres du Christ par la foi de qui nous combattons de toutes nos forces.

Alors, en entendant le nom du Christ, le païen dit :

- Qui est ce Christ en qui tu crois ?

Et Roland s’exclama :

- Le Fils de Dieu le Père, qui naquit d’une vierge, souffrit sur la Croix, fut enterré et ressuscita des enfers au troisième jour et retourna à la droite de Dieu le Père qui est au Ciel !

Alors Ferragut répliqua :

- Nous, nous croyons que le créateur du ciel et de la terre est un seul Dieu et n’eut pas de Fils ni de Père. C’est à dire, comme il ne fut engendré par personne, il n’engendra non plus personne. Donc Dieu est un, pas trois.

- C’est vrai, dit Roland, mais en disant qu’il n’est pas trois, tu t’écartes de la foi. Si tu crois au Père, tu crois au Fils et à l’Esprit Saint. Donc le même Dieu est Père, Fils et Esprit Saint en restant cependant un en trois personnes.

- Si tu dis, répondit Ferragut, que le Père est Dieu, que le Fils est Dieu et que l’Esprit sait est Dieu, il y a donc trois Dieux ce qui n’est pas possible, et pas un seul Dieu.

- En aucune façon, répliqua Roland, mais je t’affirme que Dieu est un et trois et effectivement il est ainsi. Toutes les trois personnes sont également éternelles et égales entre elles. Ainsi est le Père et ainsi sont le Fils et l’Esprit Saint. Dans les personnes est la propriété, dans l’essence l’unité et dans la majesté on adore l’égalité. Les anges dans le ciel adorent Dieu un et trois et Abraham en vit trois et en adora un.

- Démontre-moi cela, coupa le géant, comment trois sont un seul ?

- Je te le démontrerai, dit Roland, au moyen d’exemples humains. Comme pour la cithare en jouant, il y a trois choses, à savoir, l’art, les cordes et les mains et cependant c’est une cithare. Ainsi en Dieu aussi il y a trois, le Père, le Fils et l’Esprit Saint et un seul Dieu. Et de même dans l’amande il y a trois choses, la coque, la peau et le fruit et malgré cela une seule amande. De la même manière, en Dieu il y a trois personnes et un seul Dieu. Dans le soleil, il y a trois choses : clarté, brillance et chaleur et cependant seul un soleil existe. Dans la roue de la charrette, il y a trois parties, à savoir, le moyeu, les rayons et la jante et cependant ils forment une seule roue. En toi-même il y a trois éléments, le corps, les membres et l’âme et malgré cela tu es un seul homme. De la même façon, en Dieu il y a unité et trinité.

- Maintenant, dit Ferragut, je comprends que Dieu est un et trois mais je ne sais pas encore comment le Père engendra le Fils comme tu l’assures.

- Crois-tu, demanda Roland, que Dieu créa Adam ?

- Je le crois, répondit le géant.

- De la même façon que Adam ne fut engendré par personne et cependant engendra des enfants, ainsi Dieu le Père ne fut engendré par personne et nonobstant, par œuvre divine, avant le commencement des temps, il engendra de lui-même son fils.

Et le géant dit :

- D’accord avec ce que tu dis, mais je ne comprends absolument pas comment est devenu homme celui qui était Dieu.

- Lui-même qui, du néant, créa le ciel, la terre et toutes les choses, répondit Roland, fit que son Fils prît chair dans une vierge, sans l’œuvre d’un mâle, mais de son Saint Esprit.

- Je n’arrive pas à comprendre, répliqua le géant, comment sans l’œuvre d’un mâle, il put naître comme tu l’as dit, du ventre d’une vierge.

Et Roland lui dit : Dieu qui créa Adam sans besoin d’un autre homme, fit que son fils naisse d’une vierge sans l’intervention d’aucun homme. Et, comme de Dieu le Père, il naquit sans mère, de la même façon il naquit de mère sans père humain. Ainsi est la naissance digne de Dieu.

- J’arrive difficilement à croire sans rougir, répondit le géant, comment une vierge put concevoir sans l’œuvre d’un mâle.

- Ce qui, répondit Roland, fait naître le charançon dans le grain de la fève et le ver dans l’arbre et dans la terre et qui fait avoir une progéniture sans une action du mâle à beaucoup de poissons et d’oiseaux, aux abeilles et aux serpents. C’est cela même qui fit qu’une vierge engendrât sans concours de personne l’homme Dieu. Celui qui, comme je l’ai dit, fit le premier homme sans besoin d’un autre, put facilement faire que son Fils fait homme naquît d’une vierge sans le concours d’un mâle.

- Il se peut, dit Ferragut, qu’il naquît d’une vierge, mais s’il fut Fils de Dieu, en aucune façon il put, comme tu l’assures, mourir sur la croix. Il put, comme tu le dis naître, mais s’il fut Dieu, il ne put absolument pas mourir, car Dieu ne meurt jamais.

- Bien dit, répliqua Roland, qu’il puisse naître d’une vierge. Ensuite, en tant qu’homme, il naquit. Oui, comme homme, car tout ce qui naît, meurt. S’il faut croire en sa naissance, en conséquence il faut croire en sa mort et sa résurrection.

- Pourquoi, s’exclama Ferragut, faut-il croire en sa résurrection ?

- Parce que, dit Roland, celui qui naît meurt et celui qui meurt ressuscite le troisième jour. Alors, le géant s’étonna beaucoup en entendant cela et il lui dit :

- Roland, pourquoi me dis-tu cette bêtise ? Il est impossible qu’un homme mort revienne de nouveau à la vie !

- Pas seulement le Fils de Dieu, répondit Roland, ressuscita d’entre les morts, mais aussi tous les hommes qu’il y eut depuis le début jusqu’à la fin doivent ressusciter devant son tribunal et ils recevront la récompense de leurs mérites selon que chacun aura agi bien ou mal. Le même Dieu qui fait croître le petit arbre et fait revivre, croître et fructifier dans la terre le grain de blé, mort et pourri, fera que tous avec leur chair et leur esprit ressusciteront de la mort à la vie le jour du jugement. Compare avec la mystérieuse naturedu lion. Si le lion vivifie par son haleine au bout de trois jours ses lionceaux morts, pourquoi s’étonner que Dieu le Père ressuscite son Fils d’entre les morts le troisième jour ? Et si le Fils de Dieu revint à la vie cela ne doit pas te paraître nouveau puisque beaucoup de morts sont revenus à la vie avant la résurrection. Si Elie et Elisée ressuscitèrent facilement avant beaucoup de défunts, il ressurgit d’entre les morts et il ne put en aucune façon, être retenu par la mort car la mort elle-même fuit celui dontla voix ressuscita une foule.

Alors Ferragut dit :

- J’entrevois ce que tu dis, mais je ne sais pas encore comment il put entrer dans les cieux, comme tu l’as dit.

- Celui qui descendit facilement des cieux, dit Roland, monta facilement par lui-même, avec la même facilité entra dans le ciel. Compare ces quelques exemples. Tu vois la roue du moulin, autant elle descend des hauteurs jusqu’au fond, autant elle monte du fond vers le haut. L’oiseau qui vole dans l’air monte autant qu’il descendit. Toi-même, si par hasard tu descends d’un mont tu peux bien revenir à l’endroit d’où tu vins. Le soleil sortit hier par l’orient et se coucha au ponant et de même aujourd’hui il est revenu par le même endroit. Eh bien le Fils deDieu retourna d’où il vint.

- Alors conclut Ferragut, je lutterai avec toi à condition que si cette foi que tu soutiens est vraie, que je sois vaincu et si elle est fausse, que ce soit toi. Et que le peuple du vaincu se couvre d’opprobre et que celui du vainqueur d’honneur et de gloire éternels.

- Qu’il en soit ainsi, dit Roland.

Et ainsi le combat reprit avec encore plus de vigueur des deux parts et immédiatement Roland attaqua le païen. Alors, le bâton de Roland étant cassé, le géant se lança contre lui et, le saisissant, le fit tomber au sol sous lui. Roland sut à l’instant qu’il ne pourrait pas s’échapper et il commença à invoquer le Fils de la très Sainte Vierge et grâce à Dieu il se redressa un peu et, se retournant sous le géant, il mit la main à son poignard, le lui planta dans le nombril et s’échappa.

Alors le géant commença à invoquer son Dieu avec une voix de stentor, en disant :

- Mahomet, Mahomet, mon Dieu, secoure-moi, je me meurs.

Et à cet instant, les sarrasins entendant ces cris, le saisirent et l’emmenèrent vers la ville. Roland de son côté était revenu indemne parmi les siens. Alors les chrétiens avec les sarrasins qui portaient Ferragut, entrèrent dans la citadelle qui surplombait la ville. Et c’est de cette façon que mourut le géant, que fut prise la ville et libérés les combattants. »