*le nom Fernagut n'est qu'une déformation de FERRAGUT : sur le manuscrit conservé à la bibliothèque royale de Bruxelles, le géant est appelé Fernagut mais la gravure qui accompagne le texte illustre exactement le récit du Codex Calixtinus où il est appelé Ferragut. Il semble que ce soit l'erreur d'un copiste qui s'est répercutée. Il est d'ailleurs à remarquer que cette forme du nom est plus fréquente dans le nord de la France.
1 Codex Calixtinus, Livre IV Le pseudo Turpin. (1130-1140)
2 L'entrée d'Espagne. Manuscrit de Venise XIVe S
587« Fais que de ta gient soit Laçarebien garnie, (il s'agit de Najera (n.d r;)
595Li rois Marsille d'Aragoneise gient
En seul huitjors a feit asenblement
De dix millehomes, sin fist delivrement
A son neveu, Feragud'Orient.
611Por le comant Marsille Faumanssor
Cevaucerent Feraguet cellor;
De Laçarain (habitants de Laçare)(n.d.r.) ferent garnir la tor.
Quant il furent sejornez, le terç jor,
Ou qatre mille de la gent Paienor 620Dans Jocerins e Norbredas de Tor
Cevaucherent vers la terre Francor
Tote une nuit, e, quant vient a l'aubor,
Vont oncians païsans et pastor;
Molt grant domaje en font li coraor,
3 Le Roland Occitan de Robert Lafont et Gérard Gouiran . Roland à Saragosse v.658 (1398)
« ...voici Malmatin que monte Roland.
Seigneurs, ne le tuez pas,
car je l'ai, par ma foi, acheté cher :
j'ai donné pour lui Valence, une cité vaillante ;
puis je l'ai transmis au cruel Ferragut ...»
4 Le Roman de Notre Dame de Lagrasse (Philomena) Fin XIII e S
Traduit par Emile Simonnet
« Marsile sur le champ dès qu'il arriva dans la vallée de Villebersas prit mille bêtes et tua cent hommes. Charles et tous ceux de l'armée, quand ils furent équipés, allèrent en direction des Sarrasins et, quand ils furent à Serra Roja, Roland fit sonner son cor. Quand Marsile l'entendit avec tous ceux qui l'accompagnaient, (fol. 25 v°) —ils pensaient que Roland s'en était retourné en France— ils eurent une telle peur qu'ils se rassemblèrent et Ferragutde Nazère(il s'agit de Najera) dit à Marsile : "Sire, puisque Roland est ici, même si nous étions quatre fois plus, nous ne pourrions leur faire face. Mais le plus vite possible et sans subir de perte partons d'ici. "
On le trouve cité dansLa Chanson de Guillaume, où il est battu par Rainoart ; dans Chevalerie d'Ogier, fin du XII et début du XIIIeS ; dans Girart de Rousillon(1150-1180); et dansEnfances Vivien,, fin du XIIe ou début du XIIIeS,(v.2450 : Fernagus le vieux roi darrabe et son fils Thibault)
5 Orlando innamorato de Baiardo
Orlando Furioso de l'Arioste. (cf article de A.Laradji )
6 François Rabelais Pantagruel, chap. I ,(1532).
Rabelais dans la généalogie de Pantagruel inclut Ferragu
7 Cervantès (allusion)
« Que Roland ait été aussi brave et vaillant chevalier que tout le monde le dit, qu’y a-t-il à cela de merveilleux ? car enfin, il était enchanté, et personne ne pouvait lui ôter la vie, si ce n’est en lui enfonçant une épingle noire sous la plante du pied. Or, il portait toujours à ses souliers six semelles de fer. C’était Ferragus, qui portait sept lames de fer sur le nombril. (Orlando furioso, canto XII.)
8 Molière Le Dépit amoureux, V, 1 (v. 1485-1486)
« Moi, chamailler, bon Dieu! Suis-je un Roland, mon maître,
Ou quelque Ferragu ? C'est fort mal me connaître. »
9 Ferville La Méchanceté des femmes (1617)
«j’étais aussi transporté comme Ferragus auprès la fontaine de Merlin, lorsqu’il crachait les monts Pyrénées à la tête du pasteur Lupin, qui l’avait laissé mordre à son chien, en revenant d’Albraque.»
La mort de Ferragu, tué par Roland malgré les sept couches d'armures qui le protègent, est racontée dans la Suite de Roland Furieux(aventure IX), traduite par Rosset (1625) (p. 69 de l'éd. de 1644).
10 Diderot : Jacques le Fataliste, p. 279
Jacques :
« Mon maître, mon maître, je vois que vous avez la tête corrompue, et qu'à votre agonie le diable pourrait bien se montrer à vous sous la même forme de parenthèse qu'à Ferragus . »
11 Le Sage : Roland amoureux, deuxième partie, p.7 (XVIIe S)
« A mesure que le temps des joûtes approchoit, on
voyoit augmenter la magnificence dans la ville de Paris.
Riches caparaçons, superbes livrées, devises galantes,
tout y étoit spectacle. Un grand nombre de princes et
de seigneurs sarrasins, les rois Balugant et Grandonio,
l'orgueilleux et indomptable Ferragus, Isolier, Ser-
pentin et plusieurs autres y étoient accourus d'Espagne
avant l'invasion du roi Gradasse. »
12 Honoré de Balzac, Ferragus
1 Vitrail de la cathédrale de Chartres.
2 Portail de la cathédrale San Zenon de Vérone (1138).
Il se peut que les personnages représentés ne soient pas Ferragut et Roland, mais Odoacre et Theodoric, malgré ce que disent R.Lejeune et J.Stiennon. Le bas relief, très dégradé, situé à gauche de la porte de la basilique ne permet pas de reconnaître les personnages. Il s'agit en fait de deux scènes de combat, l'une à cheval et l'autre à pied. Dans cette dernière effectivement le combattant de droite donne un coup d'épée au nombril de son adversaire qui porte un heaume ou un casque d'où s'échappe le pan d'une étoffe. Il semble que les deux sculptures représentent deux moments d'un même combat. Or, localement, les historiens identifient les personnages avec Odoacre et Theodoric. Cet analyse infirme donc le fait que la représentation supposée du combat de Roland et Ferragut de Vérone soit antérieure (1138) à la date de création du Codex Calixtinus.
Il en est de même pour Conqueset Brioude : les sculptures indiquées par R.Lejeune et J. Stiennon ne me paraissent pas pertinentes même si elles représentent des chevaliers au combat.Le thème des chevaliers combattant a été étudié par Margarita Ruiz Maldonado dans l'art roman en Espagne au XI et XIIèmeS et met en évidence que ce fut un thème récurrent qui, s'il représente la lutte entre des chevaliers chrétiens et des infidèles, ne doit pas se réduire au seul combat de Roland et Ferragut.
3 Palais des Rois de Navarre, Estella-Lizarra (Espagne).(1150-1194)
la sculpture est identifiée grâce aux noms des personnages gravés sur le tailloir
4 Navarrete (Espagne)(sculpture). Combat équestre mais difficilement identifiable.
5 Salamanque (Espagne )
Chapiteau sculpté se trouvant dans la vieille cathédrale, mais rien ne dit qu'il s'agisse de Roland et Ferragut
6 Carcassonne Rien ne prouve que les fresques du château représentent nos deux héros.
7 Grandes Chroniques de France et enluminures de Guillaume Crétin


On y voit deux scènes directement inspirées du Pseudo Turpin : Roland et Ferragut pendant leur discussion théologique et la mort du géant
On y voit Roland mettant une pierre sous la tête du géant pendant qu'il fait la sieste lors d'une trêve
8 Bibliothèque Royale de Belgique
Ms 9067 Folio 227
9 Illustrations des livrets de Orlando Furioso
10 Gravure de Jacob Van Maerlant XIVe S Bruges

11 Statues des géants de carnaval en Espagne
12 Théâtre de marionnettes sicilien (Ferràu)
Si le nom Ferragu, apparaît dans de nombreux ouvrages, il n'y possède pas la même valeur et ne recouvre pas la même réalité dramatique. Au fil du temps il semble qu'il soit devenu un nom générique, presque un cliché, un lieu commun. En général il est associé à la force brutale, cruelle, indomptable, d'autant plus maléfique qu'elle semble surnaturelle. Dès le début, (Codex Calixtinus) Ferragu est présenté comme descendant de Goliath. Sa taille, sa force ne sont pas de ce monde. Ces thèmes, force et merveilleux, seront déclinés dans les œuvres qui suivront, avec des variantes plus ou moins heureuses et on oubliera les qualités de courage, de probité chevaleresques qui apparaissent dans le Codexpour ne retenir que les aspects négatifs de l'ennemi infidèle. On lui attribuera même des traits difformes pour en accentuer le rejet. (Chapiteau d'Estella-Lizarra). Le nom pourrait servir de marqueur chronologique. Il semble que, à partir du Codex Calixtinusil ait été réutilisé en souffrant parfois d'une certaine altération. De même, le nom deNájerase voit déformé dans les textes postérieurs et la première fois que je l'ai rencontré, dansl'entrée d'Espagne, il m'a posé quelques difficultés, car il était orthographié Lacera! Le récit du Pseudo Turpina eu un grand succès. Il semble qu'il en existe plus de 300 copies et très rapidement par exemple le nom de Ferragut est devenu Fernagut.
De même, les détails du récit diffèrent d'un document ou d'une représentation à l'autre. Si, dans le Codex, Ferragut meurt d'un coup de poignard au nombril, le seul endroit de son corps où il fût vulnérable, le vitrail de la cathédrale de Chartres montre Roland tuant le géant d'un coup d'épée au même endroit, tandis que le chapiteau d'Estella-Lizarra montre une joute à cheval au cours de laquelle le coup fatal est porté par la lance de Roland (mais toujours au nombril). Une autre version locale raconte la mort du sarrasin par une pierre lancée par Roland. Toutes ces versions cependant semblent s'accorder sur le fait que c'est le géant lui-même qui indique son point faible à Roland. Comme cela semble un peu invraisemblable, une version raconte que Roland saoula Ferragu pour le faire parler, une autre dit, que durant une trêve, Roland simula devenir l'ami du géant afin de découvrir l'origine de son invincibilité.
Certains auteurs (Orlando furioso) ont brodé et développé des variations fantaisistes : un récit dit que le géant portait sept plaques de fer pour protéger son nombril !
Il semble donc que ce nom de famille ait fait partie de l'imaginaire européen pendant quelques siècles. Dans un premier temps, en tant qu'élément d'un récit religieux puis très rapidement en tant qu'ingrédient dramatique littéraire associé à la légende de Roland. (Ferragut n'existe pas sans ce dernier). Enfin, il semble avoir servi de cliché réutilisé à l'envi, à chaque fois que l'on évoquait un caractère violent ou incontrôlable dans un personnage.