Ferragut sur le Chemin 

de Saint Jacques

(en particulier la Navarre)

Francisco Crosas López de l'Université de Navarre

I. La découverte du fragment du Roncesvalles navarro et de la Nota Emilianense mirent en lumière la diffusion de la matière épique française pour la zone navarro-riojana, sur les rives du Chemin de Saint Jacques. Roland et Olivier étaient des héros légendaires du domaine populaire européen déjà vers l'an mille, comme le démontrent les nombreux couples de frères qui portent ces prénoms. Dans le midi de la France, l'antroponyme Roland est attesté depuis 1011 et en Aragon depuis la fin du XIe S. Celui de son compagnon, Olivier, à Burgos, au XIeS et aussi en Aragon à la fin de ce même siècle1.

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Commentaires

« Taillefer, qui mult bien chantout sor un cheval que tost alout
devant le duc alout chantant
de Karlemaigne et de Rolant
et d´Oliver et des vassals
qui moururent en Rencevals. »

Il semble que l'auteur de cet article croie en l'existence d'une matière épique d'où procéderait la Chanson de Roland telle que nous la connaissons.Il semble croire en l'origine hispanique de cette matière.Cependant il n'existe aucune trace de ces récits.Pour autant on ne peut écarter l'idée d'une tradition orale relatant les mésaventures de Roland.

Le texte se référant  à Taillefer n'est attesté qu'en 1125  (Annales de Normandie ,Bouard,1952 )




Damaso Alonso, éditeur de la Nota Emilianense (1056-1075) qui atteste la diffusion d'au moins deux branches de la matière épique française autour du Chemin de Saint Jacques (Roland et la défaite de Roncevaux et le cycle de Guillaume), affirme que la Nota était l'indice d'un poème de diffusion orale2. Ce poème ou cantilène serait, de toute évidence, antérieur à la version d'Oxford de la Chanson de Roland (1087-1095) attribuée à Turoldus de Fécamp et plus ou moins contemporain d'une version antérieure de la chanson, chantée par le jongleur Taillefer avant la bataille de Hastings (1066) pour encourager les troupes normandes de Guillaume le Conquérant. D'autre part, le poème d'Almería (1148-1150) recueilli dans la Chronica Adephonsi Imperatoris, atteste de la popularité en Espagne de Roland et Olivier, que l'on rapproche du Mío Cid et de Álvar Fañez.

Les personnages nommés, tant dans la Nota que dans le Roncesvalles navarro, ainsi que la forme sous laquelle apparaissent leurs prénoms, suggèrent une version hispanique de grande ancienneté, d'une branche de la tradition orale distincte de celle de la chanson du manuscrit d'Oxford. Tradition qui connaît l'intégration de légendes autochtones, comme celle du géant Ferragut de Najera, qui se bat contre Roland, soutient une dispute théologique pendant les trêves et finalement meurt, atteint par le neveu de Charlemagne, au nombril, son seul point vulnérable 3.
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Commentaires


Il existe plusieurs versions de la  chanson.Elles semblent être l'assemblage de cantilènes ou de récits antérieurs. La plus populaire fut  celle du codex Calixtinus. On en connaît plus de 300 copies.



II. Le texte conservé le plus ancien qui parle de Ferragut est la Chronica Turpini, quatrième livre du Liber Sancti Jacobi, dont la copie la plus importante est celle du Codex Calixtinus4 . On considère que la Chronica Turpini fut composée en (1139-1140), probablement à partir d'une matière légendaire; et il n'est pas extravagant de penser que cette légende fut diffusée par des jongleurs sous forme de chanson de geste. Cependant, le témoignage le plus ancien de l'épisode Roland-Ferragut est iconographique: deux reliefs de la façade de San Zénon de Vérone, oeuvre de Nicolas Paduano, datés de 1138, qui ont pu difficilement s'inspirer de la Chronica Turpini5.
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 5 Certains historiens locaux y voient le combat de Odoacre et Théodoric. Le relief est d autre part dégradé.

Pour le présent sujet, il y a un document iconographique d'exception : le chapiteau du Palais de Sancho le Sage à Estella, daté entre 1150 et 1165 6. Là, l'identification est certaine, puisque sur les deux personnages représentés figurent leurs noms et, entre eux, celui du sculpteur : Martin de Logroño7. Selon Rita Lejeune, l'artiste a pu connaître le chapiteau de San Zénon de Vérone,(ce n'est pas un chapiteau mais une plaque murale GF) ainsi que celui de Saint Julien de Brioude (1140) qui représente le combat de deux chevaliers, duquel il aurait pris quelques éléments iconographiques8. Mais les imitations continuent : autant le chapiteau d'Estella que celui de San Zénon auraient inspiré le vitrier qui, au début du XIIIeS, composa le monumental vitrail de Saint Roland et de Saint Charlemagne de la cathédrale de Chartres9. (Commentaire : ou tout simplement qu'il ait eu connaissance de la Chronica Turpini. D'autres exemples montrent que le commanditaire donnait à connaître aux sculpteurs les passages des livres saints qu'il voulait voir illustrés).

III. De façon analogue à celle qui fit passer Roland et Olivier à l'onomastique populaire, il en fut de même pour le chef païen vaincu par le chrétien. José Maria Lacarra fit connaître l'existence de trois documents dans lesquels apparaissaient trois personnes avec ce nom à Nájera : selon lui ils correspondaient à un père et à son fils, nommés ensemble dans un document de 1171. Le père serait né vers 1120 10.


NOTES

1. Cfr. Pilar GARCÍA MOUTON," Los franceses en Aragón (siglos XI-XIII)" en Anuario de Filología Aragonesa, 26, 1980, 7-98 y Francisco RICO, "Çorraquín Sancho, Roldán y Oliveros: un cantar paralelístico castellano del siglo XII", en Homenaje a la memoria de don Antonio Rodríguez Moñino, 1910-1970, Madrid, Castalia, 1975, 547-551. 

2 . Cfr. DÁMASO ALONSO, La primitiva épica francesa a la luz de una nota emilianense, Madrid, C.S.I.C., 1954, 63. 

3 .Cfr. Liber Sancti Iacobi, IV, XVII,ed. de Walter Muir Whitehill, Santiago de Compostela, Seminario de Estudios Gallegos, 1944. Hay traducción castellana de A. Moralejo et alii, Santiago de Compostela, C.S.I.C., 1951.

4. A partir de ahí, Ferragut aparece en bastantes textos: el que narra más por extenso el combate singular entre él y Roldán es el cantar L'Entrée d'Espagne, de finales del s. XIII. También asoma en La chanson de Guillaume (v. 3235), donde es derrotado por Rainoart; en Chevalerie d'ogier, cantar de finales del s. XII o principios del XIII según Bédier; en Girart de Rousillon, datado por Bédier ca. 1150-1 180; y en Enfances Vivien, de finales del s. XII o principios del XIII. Todas las ocurrencias corresponden a textos posteriores a la Chronica Turpini.

5 Cfr. RITA LEJEUNE y JACQUES STIENNON La légende de Roland dans l'art du Moyen Age, Bruselas, Arcade, 1956, 1, 75.

6 Ha sido objeto de distintos estudios, pero sigue siendo de referencia el primero de ellos, de José María Lacarra, "El combate de Roldán y Ferragut y su representación gráfica en el siglo XII", Anuario del Cuerpo Facultativo de Archiveros, Bibliotecarios y Arqueólogos, 2, 1934, 331-338.

7. En el relieve central, sobre el guerrero sarraceno se lee Feragut; sobre el cristiano, Rollan de Logronio. Entre ambas inscripciones, una tercera: Martinvs me fecit. Unos han considerado que el topónimo "de Logroño" debe aplicarse al escultor (Nájera está a unos 70 km. de Estella). Sin embargo, cabría pensar en que el escultor habla de "Roldán de Logroño", en referencia a algún hecho de armas acaecido en ese lugar, del mismo modo que la leyenda hispánica habla de "Ferragut de Nájera". Cfr. Lejeune, La légende ..., I, 96, In.

8 Cfr. LEJEUNE La légende. .., I, 94 y 95. Considera más seguro que hubiera contemplado el combate entre Merlín y el abismoen la catedral de Angulema. (Commentaire : il s'agirait de Turpin et du sarrazin Abisme)

9 Cfr. LEJEUNE La légende. .., 1, 195. Para el resto de la vidriera el artista parece seguir la tradición que representa la Chronica Turpini en vez de la procedente de la Chanson de Roland. Cfr. id., 1, 197 y 198.

10 De los tres documentos, el de 1171 habla de Ferragut, miles (soldat) y de Ferragut filius. En el más antiguo, de 1159, aparece un Ferragut, filius Mainardi, que Lacarra identifica con Ferragut miles o padre. De 1188 es el que menciona a Ferracuto, oriundo de Busto,(cerca de Logrono) que a su vez identifica con Ferragut hijo. Sean dos o cuatro, parece verosímil que formen parte de una única familia. Cfr. Lacarra, "El combate...", 328.

IV. J'ai recueilli encore d'autres cas, qui viennent en augmenter le nombre mais je tiens à vous présenter le cas le plus ancien que j'ai rencontré il y a quelques mois : Ferragut et Ferragut de Bizcafia, que je suppose être la même personne, signe comme témoin dans deux documents vers 1156 à Santo Domingo de la Calzada11. Dans des documents de Huesca et de ses environs : don Ferragut, maceleros(Il semble que ce soit un métier en relation avec la boucherie, « abatteur » puisque un macelo est un abattoir, P.Garcia Mouton l'écrit : mazelleros)en 1158 ;    Ferragut , carnifer(boucher), témoin d'une donation à la cathédrale de Huesca en 1164 ;   Ferragut, carnifer, témoin d'une vente à l'ordre du Temple en 1170 ;   Ferragut de Tavernas -le même dans les trois cas ?- et aussi en 1171 ; Ferrugat (sic) est l'un des habitants de Villanueva de Monzón en 1172 ;  en 1182  acte comme témoin d'une vente Eximinio genero de Ferragut ; Chastane de Ferragut, dans un testament de 1210 ; et finalement, Martin de Pertusa filius dompni Ferracuti, qui se dédie au Temple en 1125 12. À Santa Maria de Huerta (Soria), un témoin signe en 1200, en tant que Ferracuto, peregrino (pèlerin mais c'est aussi n prénom)de Ossera13. En 1287, Ferragut, merino (chargé d'appliquer la justice) de Don Diago, signe comme témoin d'une vente à l'abbesse de Cañas, dans la Rioja14. Plus tard, en 1318 et en 1337, Martin Ferragut, notaire de Tafalla, certifia l'authenticité d'un document et la copie d'autres. Le Cartulaire de l'Infant Luis de Navarre recueille des paiements faits à son cuisinier Ferragut 16..

 Notes 13 Cfr. Cartulario del Monasterio de Santa Maria de Huerta, ed. de José Antonio GARCÍA LUJÁN, Monasterio de Santa María de Huerta, 1981, documento no. 69. "Ossera" puede ser Osera, del partido de Pina, pueblo a 30 kilómetros al SE de Zaragoza. Podría tratarse también de Oseira, importante monasterio gallego, pero no localizo ningún Ferragut en la extensa colección diplomática del cenobio.

14 Cfr. Colección Diplomática Medieval de la Rioja, ed. de Ildefonso RODRÍGUEZ de la LAMA Logroño, Instituto de Estudios Riojanos, 1989, IV, documento no. 444.

15 Cfr. Catálogo de la Sección de Comptos del Archivo General de Navarra, ed. de José Ramón CASTRO Pamplona, Aramburu, 1952, vol. 1, documentos no. 773, no. 834 y no. 851; y Ma Itziar ZABALDA ALDAVE, Archivo General de Navarra (1274-1321), I. Documentación real, San Sebastián, Eusko Ikaskuntza, 1995, documento no. 285.

16 Cfr. El Cartulario del Infante Luis de Navarra del año 1361, ed. de Béatrice Leroy, Pamplona, Príncipe de Viana, 1981, documento no. 195.

17 FERNANDO GONZÁLEZ O LLÉ," La función de Leire en la génesis y difusión del romance navarro, con noticia lingüística de su documentación (I)", Principe de Viana, 58, 1997, 653-707; la cita, p. 665. Se recogen en Documentación medieval de Leire (siglos IX a XII), ed. de Ángel J. MARTÍN DUQUE, Pamplona, Diputación, 1983. 18 Cfr. FERNANDO GONZÁLEZ OLLÉ, Introducción a la Historia Literaria de Navarra, Pamplona, Gobierno de Navarra, 1989, 40. l 9 Versi domna Leodegundia regina, apud MANUEL C . DÍAZ Y DÍAZ, Libros y librerías en la Rioja altomedieval, Logroño, C.S.I.C., 1979, 317, w. 64-66.

20 Id., 315-317, w. 9, 18 y 46-47. Cfr. también GONZALEZ OLLÉ, Introducción ..., Pamplona, 37, donde sugiere la identificación entre los scurriones y los juglares cazurros, objeto de tantos reproches, por su zafiedad, en los textos medievales.

21 Cfr. LACARRA, " E l combate...", 329-330. Remite a J. Saroihandy, "La légende de Roncevaux", en Homenaje ofrecido a Menéndez Pidal, Madrid, 1925,11, 275-277.


V. Très récemment a été retrouvée l'existence d'un Ferragut qui recule d'au moins deux décades l'usage du nom du géant sarrazin comme nom propre, grâce à l'étude de González OLLE sur le romance navarro : « Sans prétention d'attribuer sa présence à une connaissance immédiate de la Chanson de Roland dans la zone étudiée, il convient de signaler le double témoignage de l'antroponyme Ferragut, qui pourrait correspondre à deux personnes distinctes et encore plus éloignées géographiquement : Ferragut de Exaver (Javier) (Est de Pamplune) dans un document de 1134, et don Ferragut, fils d'une donatrice de Berantevilla (Alava) dans un autre de 1167. »

VI. La présence de jongleurs en Navarre et dans la Rioja est documentée depuis cette époque ancienne. Je vous offre deux témoignages qui vont plus loin que la simple mention : le premier est un document rédigé à Albeda en 1082, qui informe de la présence du jongleur Cardillo dans le royaume de Pamplune, duquel il est dit : « mortuus est Cardelle ioculero (1051-1054) 18. L'autre sont des vers composés au milieu deu IXeS au motif de lo esponsales de la princesa navarra Leodegundia, qui méprisent les chanteurs de mauvaise qualité. « Nullius scurronis hic resonent uerba, / absit omne barbarum garrulite scandalum / sed edentes acpotantes laudemus altissimum 19y, en même temps, défendent ceux de qualité meilleure : conlaudetur cantu suaui imnzferis uocibus ... / dulci uoce conlaudate proferentes canticum.. ./ Regula canora resonat in aula / musicalis carminis 20»

VII. Devant la poignée de notices sur le géant de Nájera, il ne paraît pas risqué de dire que ces témoignages corroborent l'existence, dans la zone examinée, d'une légende précoce sur Roland et Ferragut. Si Lacarra supposait que Ferragut miles pouvait être né vers 1120 (deux décennies avant la Chronica Turpini), il est aussi vraisemblable que le Ferragut de Javier puisse naître vers 1000-1010, quand on commençait à utiliser les antroponymes Roland et Olivier en Europe. S'il ne convient pas d'extraire d'inévitables arguments probants sur la présence (de cette légende), au moins elles fournissent les données suffisantes pour accumuler et ordonner des informations ayant pour but d'éclaire la datation des versions primitives des chansons de geste du cycle de Charlemagne.

En marchant dans les pas de Saroïhandy, Lacarra suggérait que Pedro de Andouque ou de Roda, évêque de Pamplune- qu'il pense être à l'origine de la matière de la Chronica Turpini- put introduire dans la légende rolandienne la figure de Ferragut, dont il aurait pris le nom à la famille de Nájera. Il n'écarte pas, cependant, le contraire : Ferragut mileset son fils pourraient avoir adopté le nom du chef espagnol en se faisant l'écho d'une tradition locale 21. (Commentaire : celui de Javier (1000-1010) a-t-il pu adopter le patronyme ?) Mais la première hypothèse est inacceptable puisque, comme je l'ai montré, il existait des Ferragut antérieurs à ceux de Najera, avec la caractéristique d'être liés au chemin de saint Jacques.
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Commentaire:

Si je comprends bien, Pedro d'Andouque ou Amery Picaud n'auraient pas pu introduire le patronyme dans la légende en l'empruntant à une famille ? Et pourquoi pas ?) Indépendamment de la mise à l'écart antérieure, la seconde, plus convaincante, en tant qu'ayant des parallèles probants, reste en attente de nouvelles données qui puissent la démontrer. Bien sûr, ces données ne consisteraient pas à apporter d'autres témoignages antroponymiques, ce qui, selon toute probabilité se produira, mais dans l'apparition d'un texte ou de sa notice.

VIII. J'ignore si l'on s'est arrêté sur la transparence sémantique du nom. En tous les cas, certains de mes apports indiquent qu'il correspond à des bouchers ou des cuisiniers, ainsi que l'existence du catalan ferragut signifiant : couteau, bien que mal précisé. 22

IX. En dehors de notre sujet, il est opportun de se souvenir que Ferragut prolongea sa célébrité comme personnage mythique de caractère lugubre. Il réapparaît, entre autres textes moins connus, dans le Orlando enamorado de Bayardo et dans le Orlando furioso d'Arioste. Ainsi que dans Medora (sc.4) de Lope de Rueda, dont l'éditeur fournit un autre cas dans la Comedia Doleria.

Au XVIIe S, Quevedo, parodiant le traitement que lui font subir les italiens, nous offre dans « Las necedades y locuras de Orlando el enamorado », un Ferragut endiablé, ensorcelé, insolent et aux yeux sauvages parce qu'il louche. S'il s'agit d'une tradition médiévale hispanique ou d'influence italienne, elle nécessite une étude différente que celle-ci.


NOTES

22 En sus conocidos diccionarios, Moll sólo ofrece su significado y la existencia del apellido. Tampoco Corominas ofrece testimonios. Hoy pervive el apellido catalán Ferragut; sólo en la guía telefónica de la provincia de Barcelona constan cincuenta y cuatro.

23 Cfr. LOPE DE RUEDA, Los engañados. Medora, ed. de Fernando GONZALEZ OLLÉ, Madrid, Espasa-Calpe, 1973, 109, 17n. 24 Cfr. FRANCISCO DE QUEVEDO Poema heroico de las necedades y locuras de Orlando el enamorado, ed. de María E. MALFATTI Barcelona, 1964, 55, 61, 62 y 96.


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COMMENTAIRE

L'article de Fernando Crosas Lopez, est intéressant à plus d'un titre. Les apports qu'il fait sur le patronyme Ferragut viennent enrichir ceux de Lacarra et de R. de Lama et je ne pensais pas que l'on puisse remonter si loin dans le temps pour attester de la présence du nom. (Il sera intéressant d'en faire la carte afin de visualiser la zone étudiée.) Qu'il soit donc remercié pour ce vrai travail d'investigation qu'un simple amateur n'aurait jamais pu mener à bien.

Cependant je ne partage pas toujours ses conclusions.

1. A travers cet article, il est aisé de percevoir une conception des origines de la matière épique française revisitée par un historien né de l'autre côté des Pyrénées. Et je le conçois fort bien. Il est légitime, en tant qu'espagnol, de se voir agacé par le rôle accordé à Charlemagne dans les différentes chansons de geste à propos de la reconquête de leur territoire. La revendication de la présence de légendes pré-rolandiennes hispaniques dans les zones étudiées en est un effet. Et pourquoi pas ? Rien ne naît de rien, et on peut supposer qu'un Pedro d'Andouque ou qu'un Aymeric Picaud ont dû avoir connaissance de quelque tradition locale au moment de rédiger leurs textes. Le problème c'est que nous n'en saurons jamais rien. Cette matière épique légendaire de tradition orale a disparu. D'autre part je crains que cette revendication ne vienne aveugler la recherche et que l'on veuille à tout prix analyser les faits à la lumière de cette idée. Par exemple, dans le point 7, pourquoi ne pas accepter tout simplement que l'auteur de la Chronica Turpini se soit inspiré du nom d'une famille existant à l'époque de la rédaction et non d'une tradition plus ancienne ? Cela n'empêche pas d'envisager la présence d'une matière légendaire locale. Lacarra a bien posé le problème et il n'écarte aucune possibilité (voir l'article de M.Ruiz Maldonado).

2. L'analyse du chapiteau d'Estella pose encore d'autres problèmes. Pour les chercheurs, il n'est pas possible qu'elle illustre la Chronique du Pseudo Turpin puisqu'il existait des représentations de la scène du combat antérieures au texte. Et ils citent la basilique de san Zénon à Vérone achevée en 1138. Seulement je ne suis pas convaincu que le relief de Vérone soit bien une représentation du combat entre Roland et Ferragut. Il est vrai que cela y ressemble, mais les historiens locaux semblent partisans d'une représentation du combat entre Odoacre et Théodoric. Rita Lejeune et Jacques Stiennon imaginent donc la présence d'une légende épique locale antérieure mettant en scène les deux personnages.

Pour être honnête, il faut reconnaître que les scènes représentées (celle d'Estella et celle de Vérone) ne sont pas exactement fidèles à la Chronique du Pseudo Turpin. Dans le texte, les deux personnages roulent à terre, le géant par dessus le chrétien et ce n'est que dans cette position que Roland réussit à lui planter son poignard dans le nombril. On peut supposer qu'il était moins évocateur de représenter les personnages dans cette position et que le sculpteur a préféré s'inspirer d'autres scènes de combat de chevaliers que l'on retrouve sur d'autres chapiteaux et faire mourir le sarrazin d'un coup de lance. Et, si les noms des personnages n'étaient clairement indiqués, comme à Estella, on pourrait même mettre en doute leur identité.

Ensuite, je ne peux m'empêcher de penser que des gens portaient le nom de Ferragut dans la région : ceux de Nájera en 1159 et aussi celui de Logroño en 1188, sans omettre ceux de Javier et de Huesca. Sachant, comme le montre l'article de F.Crosas Lopez, que le nom était attesté antérieurement et qu'ils ne pouvaient pas l'avoir adopté récemment, comment ces gens-là pouvaient-ils porter un patronyme qui était montré de cette façon ? J'entends d'ici les quolibets et les railleries! Si j'avais rencontré ce sculpteur au coin d'une Rua, je n'aurais pas pu m'empêcher de lui deux mots! Or le nom a continué à être porté.

3. Il ne faut pas non plus oublier le contexte dans lequel ces récits sont apparus et ont été diffusés. La présence française est attestée dans la zone où se déroulent ces événements. Des études montrent que la venue des moines de Cluny et plus tard des pèlerins-commerçants le long du Chemin de Saint Jacques, les privilèges accordés par les rois de Navarre et d'Aragon aux nouveaux arrivants ont facilité l'expansion de la langue et de la culture françaises à cette époque dans cette région. Pour ce qui nous intéresse, je fais l'hypothèse que les communautés coexistaient, mais que pendant les premiers temps, elles étaient assez séparées ce qui expliquerait l'usurpation du patronyme Ferragut . A moins que, comme le suggère Lacarra, vivait à l'époque un forzudo du nom de Ferragut qui était connu pour sa force et que l'auteur de la Chronica Turpini l'a intégré à son récit.


CONCLUSION

L'article de Fernando Crosas Lopez contribue fortement à la connaissance de notre patronyme dans la régio navarro-aragonaise. La collecte des notices permet de préciser la présence de notre famille dans cette zone et que le Ferragut de Nájera n'était pas un individu isolé. Par contre il a pris comme idée de départ que ce nom a été adopté à la suite d'une matière épique pré-rolandienne dans laquelle figurait ce patronyme. Il s'appuie sur la présence du nom de Roland ou de Olivier apparaissant à la suite de la diffusion de cette histoire. Je ne crois pas que ce soit le cas. Ferragut n'avait pas le beau rôle et je doute que l'on se soit identifié au géant, sarrazin, infidèle et vaincu. Par la suite le nom a continué d'être porté. Cela n'enlève rien au fait qu'il est possible que la chanson de Roland eût été connue avant la rédaction de la version d'Oxford dans la région navarro-aragonaise et qu'il y eût des récits relatant le désastre de Roncevaux. Mais je crois que l'apparition du personnage de Ferragut est liée à la Chronique du Pseudo Turpin et que ce nom a été introduit par l'auteur lors de sa rédaction. On le retrouve dans des textes postérieurs mais pas avant, à ma connaissance .