Ferragut en Italie

Les chansons de geste ont franchi non seulement les Pyrénées mais aussi les Alpes. Merci à A.Laradji, de l'Université de Montpellier, pour les connaissances qu'elle a bien voulu me transmettre.

Les œuvres italiennes dans lesquelles on trouve Ferraguto ou Ferraù sont :

  • XIVe siècle: L'Entrée d'Espagne : une chanson de geste anonyme en langue

    d'oïl, mais écrite en Italie par imitation des poèmes français, écrite pour une

    cour du Nord de l'Italie.
  • début du XVe siècle: Li Fatti de Spagna : un roman anonyme en prose écrit

    en italien pour la bourgeoisie toscane.
  • milieu du XVe siècle: La Spagna in rima : un cantare (c'est l'ancêtre du

    poème chevaleresque en Italie) écrit pour le peuple.
  • XVe siècle (en 1482): Orlando innamorato de Matteo Maria Boiardo, (on

    traduit le titre par Roland amoureux), ce poème chevaleresque est écrit pour

    la cour des Este de Ferrare. Ce poème est très important parce que, pour la

    première fois, l'héroïque et valeureux Roland tombe amoureux d'une très

    belle femme, Angélique. Boiardo meurt avant d'avoir fini le poème.
  • XVIe siècle: Orlando furioso de l'Arioste (on traduit le titre par Roland

    furieux
    ) continue le poème exactement là où l'avait laissé inachevé Boiardo.

    Roland repoussé par Angélique en perd la raison et devient fou. Ce poème

    chevaleresque est un succès absolu. L'Arioste avec son Roland furieux est

    encore aujourd'hui l'un des auteurs les plus étudiés au lycée et à l'université

    en Italie. (Le Roland furieux sera adapté à l'opéra par Haendel en 1733.)

Vers l'époque de rédaction du Roland furieux, le Sud de l'Italie passe sous

domination espagnole. Ainsi Cervantès passe quelques années en Italie. Pour rentrer

en Espagne, Cervantès prend le bateau, mais il est fait prisonnier et restera 10 ans

en captivité en Algérie. Racheté par des religieux, Cervantès regagne l'Espagne.

Les écrits antérieurs à Cervantès parlaient de l'ennemi, le Sarrasin, sans le

connaître. Ayant connu les Sarrasins, Cervantès se rend compte des aberrations du

genre chevaleresque et le déconstruit dans le Don Quichotte, devenu fou parce qu'il

a trop lu de livres chevaleresques. De plus, Cervantès connaissait très bien le

Roland furieux
de l'Arioste.


Comment expliquer le théâtre actuel de marionnettes siciliennes avec la présence de Ferraù ?

1. La tradition orale ininterrompue depuis le Moyen Age

En Italie, après le Roland furieux de l'Arioste, les poètes n'arrivent pas à innover

et à renouveler la légende de Roland. La légende tombe dans l'oubli du point de vue

littéraire, mais pas du point de vue oral. C'est-à-dire que en Italie : une tradition

écrite (manuscrit, livres) et une tradition orale ont toujours cohabité depuis le

Moyen Age. Mais nous n'avons pas de trace directe de la tradition orale de la

légende de Roland, d'autant plus que la tradition orale était plutôt destinée au

peuple qui ne savait pas lire. Le théâtre de marionnettes siciliennes est l'héritier de

cette tradition orale ininterrompue depuis le Moyen Age. C'est pour cela que ce

théâtre a été classé au patrimoine immatériel de l'humanité.

2. La féodalisation du Sud de l'Italie

Alors qu'à la Renaissance tous les pays européens sortent du système féodal, les

Espagnols, qui dominent le Sud de l'Italie et la Sicile, maintiennent le système

féodal jusqu'à ce que l'Italie soit unifiée en 1860. C'est pourquoi la légende de

Roland se maintient dans le Sud de l'Italie et la Sicile, parce que le public

comprend l'ensemble des valeurs féodales transmises par la légende de Roland. Le

théâtre de marionnettes siciliennes à aussi existé à Naples, mais aujourd'hui il a

complètement disparu, il ne survit aujourd'hui qu'en Sicile, mais comme il n'y a pas

de nouvelles générations pour perpétuer le savoir ancestral, ce théâtre est

condamné.

Aline Laradji