
Jaume 1 pendant la conquête de Mallorca
Après les premières recherches sur l'origine de notre nom de famille qui nous avaient menées de Roncevaux à Nájera, il fallait continuer car de nombreuses inconnues subsistaient.
Toutes n'ont pas été révélées. La distance temporelle est telle qu'il est difficile de disposer de sources précises. Mais, d'un autre côté, l'utilisation d'internet met un grand nombre de documents à notre disposition qu'il aurait été impossible de rassembler il y a encore quelques années.
C'était donc l'occasion d'explorer un corpus de textes qui ne demandent qu'à être consultés.
Après avoir mis en évidence comment notre nom n'était pas le produit de la légende mais bien un patronyme porté par une famille dans la région de Nájera en 1158, après avoir montré que ce patronyme avait été utilisé dans le Codex Calixtinus et était devenu l'objet de représentations légendaires, tant littéraires qu'iconographiques, il fallait essayer d'approfondir les quelques pistes historiques qui étaient apparues au cours de ces recherches.
La première était la mention d'un certain Pedro Ferragut, cité comme sergent du roi d'Aragon, Jaume I El Conquistador (ou Jaime) lors de la conquête de Majorque en 1229, puis comme capitaine lors de la conquête de Valence par Mossem Jaime Febrer dans ses Trovas.
Ce dernier auteur mérite qu'on s'attarde sur son histoire.
Son père fut « veedor » du roi Jaume I, c'est à dire que sa fonction était de témoigner de ce qu'il voyait et de le rapporter au roi. Il a suivi toutes les campagnes de son suzerain et devait en être un homme de confiance. Il tenait également le compte des participants afin de pouvoir leur accorder leur part. Mossem Jaime Febrer hérita de la charge de son père. A la suite d'un accident, il se mit à peindre les armes des gens qui avaient participé aux conquêtes de Majorque et de Valence. Le fils de Jaume I, Pedro, visitant sa demeure, trouva cela intéressant et lui demanda d'y ajouter un petit paragraphe présentant chacun d'eux. Cela donna lieu à la publication d'un livre en 1276 intitulé «las Trovas», dans lequel apparaît le nom de notre « ancêtre ». J'avais transcrit le texte de sa Trova dans les pages de « De Roncevaux à Nájera ».
Tout part de ce petit texte. Pedro Ferragut y est présenté comme ayant participé à la conquête de Mallorca mais également à celle de Valencia. Originaire de Jaca, en Aragon, il devait faire partie de ces hommes de guerre que le roi fit venir et qui constituait le noyau de son armée. Expert en armes, sa collaboration dut être précieuse car c'est cette caractéristique qui a été retenue par Mossem Jaime Febrer.
Mais, par la suite, ma recherche resta en suspens. Plusieurs questions se posaient. Tout d'abord, le lien entre Pedro Ferragut et celui de Nájera n'est pas établi. Ecart de lieu et écart d'époque. S'il est avéré que l'on trouve des représentants de cette famille jusqu'en 1188 dans la région de Logroño, quel rapport avec celui de Jaca en 1229 ? La distance n'est pas bien grande mais quand même. D'autant que celui de Jaca ne devait pas être de la première génération dans ce lieu puisqu'il avait déjà des armes, à moins qu'il ne les ait acquises de son vivant. Ensuite, qu'était-il devenu ? Mes recherches dans la région de Jaca ne m'ont rien donné, mais elles ne furent pas très approfondies.
Il ne me restait plus qu'à m'orienter vers la Catalogne, les Baléares et Valence. Il n'y a pas besoin de chercher beaucoup pour trouver notre patronyme dans ces endroits, mais là encore, comment faire le lien avec Pedro Ferragut ?
Je me suis donc intéressé à l'histoire de ces régions en commençant par le début : la conquête de Majorque. Par bonheur, le roi Jaume I avait le sens de l'histoire et il nous a laissé de nombreux écrits. Ce fut d'ailleurs une surprise car je pensais qu'au Moyen Age on écrivait peu et qu'il serait difficile de trouver quelque document intéressant pour ma recherche. Le premier de ces ouvrages est tout simplement intitulé : « Le livre de ce que j'ai fait ». Le titre dit tout. Mais en lisant l'histoire de la conquête de Majorque, j'ai découvert qu'il avait ordonné également l'écriture de la répartition des terres conquises, tant pour Majorque que pour Valence. « Llibre del repartiment de Mallorca ».
La conquête de Majorque eut lieu en 1229. Sous prétexte de navires catalans arraisonnés par les sarrasins, les commerçants de Barcelone, mais aussi d'autres villes de la côte (Tarragone, Montpellier, Marseille) décidèrent de monter une expédition afin de faire cesser la piraterie dans cette zone. Ils firent appel au roi d'Aragon. Sans entrer dans les détails, je vous en conseille la lecture, d'autant plus que nous en possédons la narration faite par un musulman et retrouvée très récemment. A la suite de cette conquête, il fallut se répartir le butin. Dans le livre de la répartition sont donnés les noms des parcelles ainsi que, parfois, le nom de l'ancien propriétaire et celui du nouveau. C'est très indigeste comme lecture, mais cela permet de voir comment ces terres ont changé de mains.
On y retrouve donc un Ferragut

codex latino Repartimientos de los reinos de Mallorca p.15

Juan Dameto Historia General de Reino de Mallorca p.354

J.Maria Quadrado, Historia de la conquista de Mallorca. (écrite à partir de Marsillio et Desclost, deux chroniqueurs du XIVeS)
Rahal est un mot arabe désignant une terre, une propriété. Alcubo est son nom. Ferro Accuto est la transcription latine de Ferragut. IIII jo. signifie quatre jovadas, la jovada étant la superficie de terre qu'une paire de bœufs pouvait labourer en une journée. Cette terre se trouvait sur la commune de Pollensa, à 50 km de Palma, la capitale. (A l'époque, una jovada comptait seize cuarteradas et une cuarterada mesurait vingt brassées. La mesure d'une brassée était donnée par le roi lui-même dont on mesurait l'écart entre les bras étendus. Il est à noter que là où il fallait vingt brassées royales, on en comptait vingt deux lorsqu'elles étaient mesurées sur l'un de ses lieutenants, Don Nuño qui était de estatura mediana. Cela confirme la taille du roi qui était certainement de plus de deux mètres (voir : Vous avez dit géant?)
On trouve la confirmation de cette attribution dans le livre de Juan Dameto, qui, en 1631 fut chargé d'écrire l'histoire du règne de Majorque. Il fournit même un prénom : Bérenguer.
Mais pas de Pedro !
On sait, plus tard, qu'un Ferragut, de Pollensa épousa une Margarita Moragues et qu'il eurent un fils appelé Francisco auquel sa tante Cilia Moragues fit don de son héritage en 1369. Marguerita est dite de la deuxième(ou troisième?) génération dans la généalogie des Moragues, ce qui situerait sa naissance vers 1300 /1320.(généalogie de la famille Moragues de Mallorca).
Mais revenons à Pedro Ferragut. Après avoir vainement cherché une trace de son existence dans la région de Jaca, j'ai eu la chance de tomber sur un article qu'un historien a consacré à notre patronyme : Fernando Crosas Lopez, de l'université de Navarre. Ce chercheur a relevé un grand nombre de citations de notre patronyme dans la zone navarro-aragonaise . Je vous cite celles qui nous intéressent, c'est à dire, celles qui se situent entre Najera et Jaca antérieures à 1229 :
« Dans des documents de Huescaet de ses environs : don Ferragut, maceleros(Il semble que ce soit un métier en relation avec la boucherie, « abatteur » puisque un maceloest un abattoir, P.Garcia Mouton l'écrit : mazelleros)en 1158 ; Ferragut , carnifer (boucher), témoin d'une donation à la cathédrale de Huescaen 1164 ; Ferragut, carnifer, témoin d'une vente à l'ordre du Temple en 1170 ; Ferragut de Tavernas -le même dans les trois cas ?- et aussi en 1171 ; Ferrugat (sic) est l'un des habitants de Villanueva de Monzónen 1172 ; en 1182 il acte comme témoin d'une vente Eximinio genero de Ferragut ; Chastane de Ferragut, dans un testament de 1210 ; et finalement, Martin de Pertusa filius dompni Ferracuti, qui se dédie au Temple en 1125 12.
Ferragut de Exaver (Javier)(Est de Pamplune) dans un document de 1134, et don Ferragut, fils d'une donatrice de Berantevilla(Alava) dans un autre de 1167. »
Il existait donc des gens qui portaient ce nom dans la région de Huesca et leur profession était le travail de la viande. Pour ce faire ils habitaient la ville et étaient regroupés par profession. Les Ferragut devaient habiter le quartier des bouchers (Pilar Garcia Mouton), de même qu'il existait un quartier des cordonniers ou des vendeurs de peaux. Sachant que Huesca fut reconquise sur les sarrasins le 27 novembre 1096, on a constaté que de nombreux habitants de Jaca vinrent s'y installer au fur et à mesure que cette dernière perdait de son influence.
Parmi les gens cités par F. Crosas López, le plus proche de Pedro Ferragut semble être Chastane de Ferragut cité dans un testament de 1210. Peut-être était-il le père de Pedro ? Il serait difficile de faire le lien avec le Ferragut de 1158 de Nájera, mais on sait maintenant qu'il n'était pas un individu isolé et que jusqu'à Huesca et Jaca le chemin était parsemé de membres de cette famille.
Dans un premier temps, en voyant les armes de Pedro Ferragut (un fer à cheval surmontant un clou) j'avais pensé qu'elles illustraient la profession de maréchal-ferrant, mais il semble que l'élément important soit la lame aiguë faisant allusion au métier de boucher, lame que l'on retrouve maculée de sang dans certaines armes tardives catalanes.
Le livre de la chaîne (El libro de la cadena)
Au cours de mes pérégrinations numériques vers Jaca, j'ai rencontré un livre étonnant : Le livre de la chaîne.Il s'agit d'un volume d'une centaine de parchemins reliés et protégés par une couverture en bois elle-même recouverte d'un cuir rouge à l'origine et garni de ferrures. Ce livre était conservé à Jaca et, pour qu'il ne fût pas volé, on lui avait fixé une chaîne attachée au mur. Malheureusement cela n'a pas empêché un malveillant de le dérober récemment. Ce livre contient des textes, regroupés de façon aléatoire qui ont géré la vie de la ville de Jaca jusqu'en 1269. La plupart sont des ordonnances royales mais on y trouve aussi des textes issus de l'évêché ainsi que des textes municipaux. Les textes royaux sont des privilèges accordés aux habitants de Jaca en réponse à des demandes ou pour confirmer des droits acquis. Par exemple, le roi, Jaime I accorde aux habitants de Jaca le droit d'ouvrir des teintureries, privilège jusqu'alors royal ou bien il règle un litige entre deux villes qui ne voulaient pas payer de droits de péage. Cela donne une idée directe de ce que pouvait être la vie d'une ville au moyen âge et du rôle des dirigeants. C'est très formateur. Jaime I se permet même de demander aux habitants de Jaca de constituer une milice afin qu'ils se protègent eux-mêmes des bandits qui rôdaient ! A ce compte-là, j'aurais bien été roi moi !
Le livre contient également des ordonnances municipales connues sous le nom d'Establimentz.Ces ordonnances ont été prises à une période où de grands troubles semblaient perturber la vie citadine(1238). Des bandes ou des factions s'opposaient régulièrement et risquaient de mettre en péril la vie même des habitants. Les membres du conseil de Jaca éditèrent donc des lois visant à régler ces débordements. Ils demandèrent à cent prodhommes, en espagnol prohombresou hommes de probité de faire respecter ces règles. Par exemple, elles régissaient le port d'armes : il était interdit de se promener avec un couteau. Les peines encourues n'étaient pas bégnines : si quelqu'un était convaincu de meurtre, il pouvait être enterré vivant sous le cadavre de sa victime !
Dans la liste des hommes désignés apparaissent trois noms qui me posent problème. Ce sont Pelegrin Agut de la rue principale, Guillem Agut du quartier de la boucherie et Wilem Agut. Je ne peux m'empêcher de les rapprocher du texte de Quadrado cité plus haut qui mentionne un Berenguer Agut et l'identifie à Ferragut, qui se confirme dans la généalogie de la famille Moragues, puisque le Ferragut cité est habitant de Pollensa, tout comme Berenguer Agut. La question qui se pose est : n'y a-t-il pas eu altération du nom dans le Livre de la Chaîne, comme dans le codex latin du livre de la répartition où Ferro est séparé de Accuto ? Le nom Agut continue cependant d exister (Huesca Zaragoza Barcelona )